Le temps et la Grèce
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Le temps et la Grèce
Heureux qui, comme Ulysse, a fait un bon voyage
Ou comme cestuy là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son aage !
Quand revoiray-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison,
Revoiray-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province, et beaucoup d’avntage ?
Plus me plaist le séjour qu’ont basty mes ayeux,
Que des palais Romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaist l’ardoise fine :
Plus mon Loyre Gaulois, que le Tybre Latin,
Plus mon petit Lyré, que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la doulceure Angevine.
(orthographe d’époque)
Joachim du BELLAY (1522 – 1560)

[Thessalonique : Colonne de l’agora romain devant des constructions contemporaines.]
Quand un voyageur visite des pays comme la Chine, l’Égypte ou la Grèce (c’est actuellement mon cas) il est confronté à des images qui évoquent une épaisseur du temps qui ne serait sans doute pas ressenti aussi fortement à New York ou à Brasilia.
Le poids du passé peut se révéler comme un fardeau, un fardeau qui nous empêche de voir l’avenir, un fardeau qui nous obstrue le chemin vers le devant. Je penserais plutôt le contraire. Savoir qu’il y a un passé devrait nous encourager, encourager de voir un avenir possible. Dans le cas du poème de du Bellay, en dépassant la complainte, cet auteur a contribué à l’avenir du français comme langue de littérature.
Oui. Les vestiges ne sont que des vestiges, des pierrailles qui nous montrent que tout passe, tout périt. Mais ce n’est pas là ce qui importe. Derrière ces pierrailles il y avait des gens qui pensaient, qui créaient, qui exprimaient leurs époques. Dans ce sens quelques textes littéraires, philosophiques ou religieux sont, évidemment, encore plus impressionnants que des ruines sur l’Acropole à Athènes ou des pyramides sur le plateau de Gizeh en Égypte.
Mais le lecteur de Sophocle n’a plus besoin de voyager, une bonne bibliothèque ou internet, suffisent pour accéder à ces œuvres en langues modernes ou en ancien grec. Il existe donc d’autres motifs pour voyager et visiter ces pays, puisque nous y trouvons toujours des voyageurs du monde entier. La vue est un des cinq sens, et voir de nos propres yeux nous permet de mémoriser et de construire nos souvenirs et pour regarder en arrière il nous faut la notion du devant.
Aussi est-il intéressant d’observer ce que les touristes préfèrent photographier. En Grèce ce sont plutôt les vestiges de l’Antiquité qui attirent les appareils photos, et pas les traces de la guerre d’indépendance (1821 – 1829).
En visionnant mes photos je note ma faiblesse pour un certain nombre parmi elles, sans qu’elles soient particulièrement réussies ou particulièrement artistiques. L’attrait pour ces photos, ou parfois même le frisson qu’elles provoquent en moi, s’explique par la présence visuelle de plusieurs époques dans une même image.
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Essayons d’illustrer ces aspects. Voici une photo d’Athènes :
[Athènes : vestiges, rails, graffiti.]
Je me mets à la place du voyageur/travailleur qui passe ici en train de banlieue devant ces quelques restes de murs (des fondations ?). Serais-je encore en mesure de m’émerveiller devant ces vestiges, ou verrais-je plutôt le graffiti contemporain de l’autre côté de la voie ferrée ? En faisant cinq allers-retours par semaine, les chances sont fortes que mes yeux ne seraient plus attirés ni par les vestiges ni par le graffiti, mais je me rappelle aussi que, lorsque j’ai pris cette photo, les autres touristes dirigeaient leurs appareils photos vers des sujets plus attractifs, plus en conformités avec ce qui se voit dans les guides touristiques.
Une autre rencontre d’époques très distantes est toujours possible dans des endroits habités depuis longtemps. Ainsi le Musée de l’Acropole, à Athènes, construction assez récente, doit cohabiter avec des vestiges qu’il sert aussi à exposer.

[Athènes : Musée de l’Acropole avec vestiges encastrées.]
Cette cohabitation d’époques s’observe souvent aussi à Thessalonique, deuxième plus importante ville de Grèce et située au nord de ce pays. Si nous y trouvons des traces de l’antique Grèce, des Romains, entre autres, c’est sans-doute Byzance qui marque le plus son paysage urbain. Il suffit de se promener dans ses rues pour tomber sur de petites et grandes églises orthodoxes, bâties sur le modèle des ‘basiliques christianisées’ :

[Thessalonique : église du XIIIème siècle.]
Par rapport à cette église j’aurais bien voulu savoir comment les deux tiges de vieilles colonnes ont été inséré dans la maçonnerie de cet ouvrage clérical.
Thessalonique se situe en Macédoine, terre d’Alexandre le grand. C’est le père de ce dernier, Philippe II, qui avait soumis les cités grecques comme Athènes ou Thèbes. Seulement, l’Histoire étant histoire, la roue de la fortune tourne et, ensuite, nous avons les Romains dans la ville, et pas seulement dans la ville. Le forum romain se situe bien au centre de Thessalonique entouré d’immeubles contemporains, dont un décoré d’un drapeau palestinien – ce qui montre que l’Histoire est vraiment toujours histoire… et ceci dans une région où l’on avait déjà vu le déplacement forcé de peuples par centaines de milliers (des Grecs venus de ce qui est aujourd’hui la Turquie et des Turcs partis vers la Turquie).

[Thessalonique : forum romain.]
L’époque ottomane qui a duré des siècles et qui n’a pris fin qu’au XIXème et début XXème siècles a aussi laissé ses traces dans la ville. La maison où est né le père de la Turquie moderne, Mustafa Kemal Atatürk (1881 - 1938), se situe par ailleurs à Thessalonique et est aujourd’hui un musée. La photo suivante montre les restes d’un point d’eau public, une fontaine qui n’assume plus qu’un rôle de souvenir devant des maisons récentes.


[Thessalonique : fontaine ottomane.]
Si vous avez le regard persan, pardon, perçant, vous observez une inscription en lettres arabes. En effet la langue turque s’écrivait en alphabet arabe jusqu’en 1928, année en laquelle la Turquie est passée à l’alphabet actuel. L’adéquation entre sons et lettres turcs rend très difficile à faire des phôtes d’ortograf – ça, ça me plaît.

[Thessalonique : restes de fortification.]
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